Optimiser ou perdre son temps : qu’est-ce que cela veut dire ?
- Camille Lafond
- 18 juil.
- 4 min de lecture
Depuis quelques temps, j’entends un thème qui revient régulièrement dans les consultations. Des personnes de tout âge, tout parcours et professions confondues partagent la même inquiétude : celle de ne jamais en faire assez, et/ou d’être en échec par rapport à son temps.
Cette crainte ne concerne visiblement pas seulement le travail : elle s’invite aussi à la maison, dans les moments de repos, de loisirs, des vacances. De plus en plus de personnes éprouvent de la culpabilité lorsqu’elles ne font « rien », voire décrivent la sensation de perdre leur temps lorsqu’elles ne produisent rien de concret. Certaine(s) vont jusqu’à pathologiser leurs émotions et leurs besoins en se demandant si cela est normal d’avoir envie de ne rien faire pendant un weekend, de pleurer ou de dormir.
Nous vivons dans une époque où tout semble devoir être optimisé.
Notre rapport au temps semble impacté par ce phénomène mais aussi notre sommeil, notre alimentation, notre corps, nos relations, notre parentalité, notre santé mentale, nos loisirs. Même le repos est présenté comme un moyen, voire la condition, pour être plus performant ensuite. Ces ressentis racontent sans doute quelque chose de plus systémique que de simples difficultés individuelles. Progressivement, nous avons appris à regarder notre vie comme un projet à améliorer en permanence, et le temps est pris comme un outil pour y parvenir.
Même nos loisirs ou nos activités semblent investis d’une mission : faire sa thérapie et améliorer sa condition physique pour « devenir la meilleure version de soi-même », méditer pour devenir plus sage et intelligent, lire pour développer ses compétences attentionnelles ou intellectuelles…
Comme si le simple fait d’exister, ou encore… la simple curiosité, ne suffisaient plus. Ainsi, ne rien faire, échouer, essayer des choses sans objectif précis, ou encore, persister dans des activités en acceptant l’absence de résultat, tout cela devient suspect et/ou très inconfortable.
Les réseaux sociaux participent largement à cette impression. Ils exposent leurs utilisateurs quotidiennement à des personnes qui semblent toujours entreprendre, créer, voyager, progresser, réussir, être heureux, positif, en bonne forme, avoir tout. Peu à peu, nous pouvons finir par croire que cette agitation permanente constitue la norme, et que nous sommes en échec. Par ailleurs, cette pression sociale ne s’impose pas de la même manière pour chacun. Pour certaine(s), la sensation de perdre son temps peut réveiller la peur de ne pas être à la hauteur, pour d’autres la peur de décevoir, d’échouer, ou de ne pas avoir suffisamment de valeur.

C’est ainsi que lorsque nous ralentissons, qu’une difficulté apparaît dans notre vie ou que rien ne se passe de particulier chez nous, une petite voix peut apparaître disant : « je perd mon temps », « je devrais être en train de faire quelque chose », « les autres avancent pendant que moi je stagne », « je devrais être heureux et en forme, qu’est ce qui ne va pas chez moi ? ». Cette culpabilité est devenue si fréquente qu’elle conduit parfois certaines personnes à remettre en question leur santé psychique.
Il est alors tentant de chercher une explication exclusivement médicale à cet inconfort. Pourtant, si les troubles psychiques existent bel et bien et nécessitent une prise en charge adaptées, il est aussi important de replacer certaines souffrances dans leur contexte. En effet, toute les souffrances ne relèvent pas d’un trouble de la santé mentale ou d’une neuro-atypie. Certaines difficultés peuvent par exemple être l’expression d’un simple état de fatigue, voire d’un épuisement dans un quotidien avec un rythme devenu difficilement soutenable, ou d’une pression sociale qui valorise presque exclusivement la performance ou la « positive attitude ».
Nous vivons dans une société où visiblement, le faire prend le pas sur l’être.
Dans ce contexte, il devient naturellement difficile d’accorder une place au vide, à l’ennui, à la tristesse, à l’échec, au repos, sans ressentir de la culpabilité ou de l’angoisse.
Alors à quoi ça sert de rien faire ?
« Les temps de rien » ont une fonction psychique essentielle : ils permettent à la pensée de s’organiser, de circuler autrement, aux émotions d’émerger, à la créativité de se déployer, ou simplement au système nerveux de récupérer. L’ennui n’est pas nécessairement un vide à combler ; il peut aussi être un espace où quelque chose se construit, se déploie.
À vouloir remplir chaque instant, nous risquons de négliger notre capacité à habiter pleinement le temps, notre corps, nos émotions. Une promenade sans destination, une conversation qui ne poursuit aucun objectif, une journée sans programme ou quelques heures passées à contempler le monde ou son plafond ne sont pas du temps perdu. Ce sont des expériences profondément humaines et des temps inhérents à la vie.

Peut-être que notre époque nous pousse de plus en plus à confondre notre valeur avec notre niveau de productivité. Comme si, d’ailleurs, nous devrions mériter notre temps en étant constamment occupés.
Mais la vie ne se mesure pas uniquement à ce que l’on accomplit. Elle se construit aussi dans des espaces de respirations, des temps de pause, de rencontre, de doute, d’effondrement, dans des moments où il ne se passe rien et parfois sans aucun témoin. Faire sa vaisselle, regarder les feuilles d’arbres bouger, passer du temps avec soi même, fermer les yeux quelques minutes et sentir son corps, pleurer à chaudes larmes, ranger ses armoires, gribouiller dans un carnet, n’avoir rien de prévu, passer un samedi soir devant sa télé, tout cela sont des moments riches, importants, simples, normaux, nécessaires (et la liste n’est pas exhaustive).
Et si le véritable luxe, aujourd’hui, n’était pas d’avoir davantage de temps… Mais de pouvoir le vivre en conscience et sans jugement ?



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